Il aimait entrer dans la serre à l’improviste pour trouver sa mère, affairée à « d’autres » que lui. Dès le premier pas, des milliers de gouttes d’eau venait se poser sur lui d’un seul coup, en guise de baptême, lui priant de ne pas briser le silence préexistant dans l’enceinte de verre et de fer forgé. Cette enveloppe acidulée entrait alors jusqu’à l’intérieur de son ventre et le vivifiait comme une orange naissante dans la brume du matin. Les gouttelettes microscopiques finissaient par ruisseler le long de ses bras nus et de ses jambes menues, comme celles qui ruisselaient sur les lèvres et les ailes du nez de sa mère, habitée par cette sueur sans sel. Entre lui, les feuilles, les tiges vertes, et les pétales blancs, la différence n’était plus très claire. Alors, il se sentait en droit de s’avancer pour lui réclamer un baiser.
Le décathlon ressemblait à tous les décathlons qu’il avait déjà fréquentés dans les nombreuses villes qu’il avait habitées. Outre le cube blanc aux lettres bleu ciel rappelant à tous les publicités vues la veille à la télé, c’était bien cette ambiance de plastique neuf, de chimie poussiéreuse, de hangar lessivé chaque soir peinant à couvrir le souvenir de vieux pieds mal-chaussés, qui lui donnait la certitude d’être au bon endroit pour acheter la quinzième paire de baskets de sa courte vie. À se demander si l’un des employés, « sportif raté », comme son père aimait les appeler, n’était pas payé à diffuser l’entêtant parfum qui sentait si mauvais la rentrée et si bon les matchs de basket.
Le matin quand il embauchait, c’est le moment qu’il préférait. Non pas que servir des crêpes à longueur de journée ne l’intéressait pas. Mais cet instant de coulisse, avant le défilé des clients, lui procurait un plaisir de roi : préparation des tables, pliage des serviettes fraîches, concerts de couverts secs sur le bois brut. Il lançait toujours un disque sélectionné pour ses deux seules oreilles, aérant les pièces avec entrain pour chasser les relents de tireuses à bières ou de pichets de cidres mal lavés. Une fois fini et juste avant l’arrivée du premier touriste, il tassait avec délectation le premier café de la journée dans la poignée du percolateur, briqué la veille, dont les vapeurs finissaient de le réveiller.
Ça lui prenait la gorge comme une écharpe, un sanglot géant et muet, un vertige insolent et fier. Le coup de vent violent, glacial, lui mitraillait des embruns dans les yeux et lui faisaient claquer les paupières et les dents. Sur le pont du bateau, il rejoignait enfin son île pour y finir cette histoire d’amour qui n’en était plus une, en se disant qu’il préférerait mille fois sombrer au fond de cette eau de mer plutôt que de pleurer de l’eau salée.