3- Contrat social du dépaysé

A force de voir l’usine éclairer tout le périphérique, le soir après ma formation, à force d’y voir luire, par-dessus les sortes de néons doubles, un énorme ballon de lumière mauve, giclures de roses ambrées au chevet de mes envies, zèbre bleu balayant le ciel, il me vient l’idée de descendre, d’aller voir, de fureter comme un renard dans les ruelles, d’y piéger des visions, d’y croiser d’autres renards, et des renardes en petit duo, rongeurs amicaux qui passent leur temps de solitaire à marcher sur les trottoirs de la nuit. Les gens qu’on y croise sont plus aimables qu’en journée, ils ont des cheveux troubles, mal peignés, un sourire plus profond, des étoiles creuses dans le regard, on y ressent les tentations de l’oubli facile, digérable, prêt à te réchauffer. Lentement, tous les passants habitent la ville avec la même nuit généreuse dans les yeux, on finit par s’orienter vers la boîte de nuit, l’ultime refuge dans les ultimes pays en proie aux dictatures. Les gens de la nuit peuvent échanger à cœur ouvert sur les petits canapés mousse, sans crainte d’être lus ou entendus sous les projecteurs. Les micros sont irradiés par les basses. Planqués dans l’ombre des fauteuils, à l’angle mort des pistes de danse, les êtres anonymes forment des groupes aux esprits libres, ascensionnels, aiment pencher sur l’autre, prendre le bras, poser la tête, une joue sur la tristesse, les mains dans la patience, un isthme de manque tout contre la source, lèvres et mots mélangés. D’ils et d’elles vous ne retiendrez que le bonheur d’être là. Le sourire tranquille : gage de la victoire contre la censure. Les filles ont défait le foulard, les mèches coulent sur les épaules en lave volcanique, tressée de paillettes fluorescentes. La fougue de la musique rentre en voltige avec tous les quartiers du monde. Du raï d’abord, ce feu dans le ventre, rappelle la promesse d’une aube, sur la côte d’Agadir et d’Essaouira. C’est la voix irradiante de Cheba Djenet, tout le monde rit dans sa propre danse, fusain de solitude inavouable, pleure son manque entier de la ville perdue, gémit dans le cou qui recueille matière à rechanter les mots, et soudain fuse l’Aerosmith I don’t want to miss a thing, c’est un foudroiement, jusqu’au retour de Djenet, Matejebdoulich. Quand surgit l’accordéon slave, un rythme alerte antédiluvien, Mouahhh baiser célèbre à la turque, un tube des années quatre-vingt-dix, refrain entraînant sur une place d’Istanbul, les jeunes explosent sur la piste, lumière dantesque, sent la rose musquée le safran petit alcool de toutes les couleurs, repense aussi à Mustang le film révélation qui fait dévaler la toute-puissance des ogres, viva la vida, Simarik en Tarkan célèbre, et tourne encore les tubes d’une plage surannée, chaque musique soulève un territoire comme vague de souvenirs intenses, When the lights go out all over Europe, la divine comédie de mes émotions, les longues traînées incroyablement désespérées dans le Nantes des années quatre-vingt, promenades de poudre, perdues dans une défaite amoureuse qui m’avait terrassé, si dense et dissolue que depuis j’ai toujours vu Nantes comme un antre trempé d’eaux noires, terrible, achevant, incapable d’élever à plus de dix pas la p’tite joie pour soi, et pourtant, des groupes monumentaux, maintes fois écoutés, Dimension Ouest Cartel, avaient presque réussi à soulever les rues grises, insoutenablement hautes, avec eux d’un coup c’était si beau cette cordialité franche, ces voyages ensemble jusqu’à Marseille la merveilleuse, Marseille l’élevante aux pas technoïdes et sacrés – et puis tout s’éteint.

Les gens se regroupent autour de moi, je suis étendu sur le dos, des mains dans le cou, moites encore de chaleur et de danse, au sommet du crâne, m’endorment à peine, on me souffle à l’oreille, on me tangue on me plie, j’ai ébréché mon territoire intime, ne bougez plus, entendez-moi, éteignez les projecteurs, monsieur vous avez fait, monsieur c’est semble-t-il, monsieur dans la musique, logé tout au fond, un arrêt cardiaque.  

Monsieur, vous avez quel âge ? Surtout ne dites plus rien.

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